2-52-2. Édouard Sarasin to H. Poincaré

Genève le 24 mars 1891

Monsieur,

J’ai lu avec le plus grand intérêt la partie de votre 2e volume Électricité et optique que vous consacrez à l’exposé des belles recherches de M. Hertz. J’ai été aussi très agréablement surpris de voir que vous aviez bien voulu accorder une petite place dans ce remarquable exposé au très modeste bagage de faits nouveaux que nous avons pu apporter M. de la Rive et moi dans l’étude de cet admirable sujet.11Poincaré 1891, 146–147. Cela est pour nous d’un prix inestimable de voir nos résultats et leur interprétation discutés avec une si grande autorité et par une plume si compétente. Aussi ai-je voué la plus grande attention au paragraphe (p. 250) dans lequel vous expliquez le phénomène que nous avons appelé la résonance multiple.

Malgré cela je dois dire je ne suis pas arrivé à faire cadrer cette interprétation avec les faits tels que nous les avons vus et observés. D’après elle les vibrations de l’excitateur seraient peu capables d’interférer or M. Hertz leur attribue très nettement cette faculté que nous admettons avec lui et les autres si elles se bornent à donner une impulsion au résonateur à la suite de laquelle celui-ci vibre pour son compte et séparément avec sa période propre. Comment se fait-il que les maxima et les minima du résonateur transporté dans le milieu diélectrique en avant de la surface réfléchissante ne correspondent pas aux maxima et aux minima de cette impulsion elle-même c’est à dire aux ventres et aux nœuds de l’onde fondamentale du primaire au lieu de traduire un système de concamérations distinct pour chaque résonateur.22Une concamération, selon Littré, est la courbure de chaque onde sonore qui, succédant aux premières ondes formées, devient de plus en plus grande puisqu’elle circonscrit les autres. Enfin ce système de concamérations, ces ondes stationnaires que traduit le résonateur, comment se produit-il ? Si la vibration de la période propre au résonateur est enfermée en lui après que l’on produit l’impulsion qui lui vient du primaire elle ne va pas plus loin dans la direction du miroir; elle n’arrive pas jusqu’à lui et en revient encore moins pour former l’onde stationnaire. En un mot ne pensez vous pas que pour que cette onde stationnaire à la période propre du résonateur se produise, il faut que l’onde de cette période se trouve dans l’ensemble du mouvement ondulatoire qui se propage du primaire au miroir et en revient par réflexion, les concamérations ainsi produites préexistant à l’introduction du résonateur dans le milieu au sein duquel il les révèle. Si les oscillations propres au résonateur ne sont qu’à lui, comment peuvent elles produire des ondes stationnaires ?

Je vous demande pardon Monsieur de vous importuner par ces questions que seule la bienveillance extrême avec laquelle vous avez apprécié nos résultats me pousse à vous adresser, convaincu que vous dissiperez facilement les obscurités que présentent pour moi ces quelques points de votre interprétation. En tout cas je vous prie d’excuser mon indiscrétion.

Nous avons continué, répété et beaucoup varié les expériences dans l’air en l’absence du fil dont vous parlez à la page 246 et nous avons absolument confirmé sur une dizaine de cercles de grandeurs différents les premiers résultats que nous avons énoncés à la Société de Physique de Genève en mai dernier. J’enverrai au premier jour une note à M. Cornu sur ce sujet avec prière de la communiquer en notre nom à l’Académie.33Sarasin (1891), note présentée à l’Académie des sciences de Paris par Cornu le 31.03.1891. Le détail de ces expériences paraîtra ensuite dans les Archives des Sciences physiques et naturelles de Genève. Mon collaborateur et ami M. de la Rive est absent en ce moment-ci, et pour assez longtemps encore; il me tarde de lui avoir lu votre exposé et vos vues critiques sur ces questions.

Si vous étiez maintenant ou plus tard désireux d’exposer plus amplement dans une note spéciale vos vues sur la résonance multiple nous serions bien heureux de vous offrir pour cela l’hospitalité dans les Archives.

En vous priant de nouveau Monsieur d’excuser mon importunité, je vous prie d’agréer avec l’expression de ma reconnaissance l’assurance de ma considération la plus distinguée.

Ed. Sarasin

P.S. J’ai à me plaindre du prote qui a dirigé l’impression de votre bel ouvrage et qui donne 3 ou 4 orthographes différentes à mon nom.

E. S.

ALS 7p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: "22.09.2014 23:45"

Références

  • H. Poincaré (1891) Électricité et optique II: les théories de Helmholtz et les expériences de Hertz. Georges Carré, Paris. External Links: Link Cited by: 2-52-2. Édouard Sarasin to H. Poincaré.
  • É. Sarasin and L. d. La Rive (1891) Propagation de l’ondulation électrique hertzienne dans l’air. Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences de Paris 112, pp. 658–661. External Links: Link Cited by: 2-52-2. Édouard Sarasin to H. Poincaré.