1-1-205. H. Poincaré to Gösta Mittag-Leffler

[12/9/1903]11Date du cachet de la poste de Paris. Paris-12 septembre — Djursholm-15 septembre 1903.

Mon cher ami,

Je crois qu’il serait plus juste de partager le prix entre Becquerel et les Curie ; car si les Curie sont plus fins et ont été plus avant, Becquerel a été l’initiateur.22Poincaré sera cosignataire avec Mascart, Lippmann et Darboux d’une lettre proposant d’attribuer le prix Nobel de physique à Becquerel et Pierre Curie. De manière surprenante, Marie Curie est exclue de la proposition et sa participation aux travaux qui ont conduit à la découverte de la radioactivité n’est même pas mentionnée : L’une des découvertes les plus importantes qui aient été faites en Physique dans ces dernières années est celle de la radioactivité de la matière. Il s’agit en effet d’un fait absolument nouveau et qui touche à la fois aux propriétés les plus intimes de la matière et à celle de l’éther. Ce qu’il conserve encore de mystérieux n’est qu’une raison de plus d’espérer qu’on en tirera encore des découvertes intéressantes et inattendues.
Cette découverte est due à MM. Becquerel et Curie.
A la suite de la découverte des rayons X, M. Becquerel eut l’idée de rechercher si les corps phosphorescents n’émettraient pas des radiations analogues ; il opéra sur les sels d’urane et reconnut en effet qu’ils émettaient des rayons susceptibles d’impressionner les plaques photographiques à travers les corps opaques. Mais tandis que la lumière ordinaire émise par ces sels ne prend jamais naissance que sous l’influence d’une lumière excitatrice extérieure les radiations nouvelles se produisent au contraire spontanément et sans cause excitatrice connue ; cette propriété semble se conserver indéfiniment, sans affaiblissement appréciable.
Les rayons Becquerel peuvent se manifester par l’action sur la plaque photographique et par la décharge des corps électrisés.
M. Becquerel se servit de ces deux moyens d’investigation pour étudier le phénomène nouveau ; il ne tarda pas à constater l’hétérogénéité du rayonnement.
Un autre fait important c’est que tous les sels d’uranium jouissent de cette même propriété qui semble avoir un caractère moléculaire ; cette constatation conduisit M. Becquerel à essayer l’uranium métallique qui se montra plus actif que ses sels.
En 1898, M. Curie s’occupa à son tour de cette question et étudia différents minerais d’uranium et de thorium dont quelques uns leur parurent doués d’une radioactivité particulièrement intense.
Il fut ainsi conduit à isoler deux corps nouveaux, le polonium 400 fois plus actif que l’uranium et le radium 900 fois plus actif que l’uranium et dont les radiations étaient susceptibles, comme les rayons X, d’exciter la fluorescence du platinocyanure de baryum.
Cette découverte donna une nouvelle impulsion aux recherches sur la radioactivité. Malheureusement, dès que l’importante propriété connue par M. Curie eut été publiée, le minerai d’où le radium peut être extrait fut immédiatement accaparé de sorte que MM. Becquerel et Curie faillirent être privés du fruit de leur travail.
Néanmoins, s’étant procuré à grand peine quelques décigrammes de cette précieuse matière, ils ne se découragèrent pas et poursuivirent leurs études, tantôt ensemble, tantôt séparément. Souvent, ils hésitaient à entreprendre une expérience dans la crainte de perdre une parcelle de cette substance qu’ils n’auraient pu renouveler facilement. Bien que leurs concurrents, favorisés par l’accaparement, n’eussent pas à compter avec cette difficulté, les deux savants ne se laissèrent pas devancer.
Ils reconnurent d’abord que les rayons nouveaux possèdent comme les rayons X, la propriété d’exciter des rayons secondaires en frappant des corps solides, ce qui donne lieu à des phénomènes que l’on pourrait d’abord être tenté d’assimiler à une réflexion ou à une réfraction.
En décembre 1899, M. Becquerel observa l’action du champ magnétique sur les rayons du radium ; cette même action avait été constatée peu de temps auparavant par M. Giesel, mais les deux recherches sont tout à fait indépendantes l’une de l’autre.
MM. Becquerel et Curie entreprirent alors l’étude détaillée du nouveau phénomène et mirent en évidence les lois de la déviation qui sont les mêmes que celles des rayons cathodiques. Cela fournissait un nouveau moyen de discerner les différentes sortes de rayons qui se distinguent par leur déviabilité magnétique, par leur pénétration plus ou moins grandes et ainsi par la persistance du rayonnement ; car si les radiations du radium et de l’uranium subsistent indéfiniment sans s’affaiblir, il n’en est pas de même de celles du polonium.
Le radium émet d’ailleurs des radiations de toutes sortes, les unes non déviables et très pénétrantes, les autres déviables et moins pénétrantes, les autres enfin non déviables et très peu pénétrantes.
Les recherches des deux savants allaient bientôt faire ressortir de nouvelles analogies entre les rayons cathodiques et les rayons Becquerel. Ceux-ci en effet, sont, comme les premiers, déviables par un champ électrique, et transportent avec eux de l’électricité négative. La comparaison de ces phénomènes permettait de calculer la vitesse dans l’hypothèse de l’émission. Cette vitesse fut trouvée comparable à celle de la lumière ; et d’autre part on reconnut que la quantité de matière enlevée par l’émission n’était que d’un milligramme en un milliard d’années.
Je ne parlerai pas d’une foule d’autres expériences de détail, mais il est nécessaire de signaler le phénomène de la radioactivité induite, qui présente un caractère très mystérieux ; le radium semble capable de transmettre sa radioactivité à d’autres corps voisins, même à travers des espaces capillaires.
En résumé, la radioactivité est un phénomène physique entièrement nouveau, que rien ne pouvait faire prévoir, il y a quelques années et dont l’importance est considérable. La découverte première appartient incontestablement à MM. Becquerel et Curie et c’est à eux également que nous devons la connaissance de la plupart des radiations nouvelles, malgré les difficultés que leur causait la rareté de la matière première.
Il nous paraît impossible de séparer les noms des deux physiciens et en conséquence nous n’hésitons pas à vous proposer de partager le prix Nobel entre MM. Becquerel et Curie. (Proposition pour le prix Nobel de physique 1903 — CHS)
Outre les quatre signataires de cette lettre, la candidature de Becquerel sera soutenue par Berthelot. Seul, Bouchard proposera la candidature conjointe de Becquerel et des deux Curie. La lettre de proposition est à rapprocher de la lettre que Pierre Curie adresse à Mittag-Leffler le 6 août 1903 : Mon cher ami,
Vous avez été assez aimable pour m’informer qu’il avait été question de moi pour le prix Nobel. Je ne sais si ce bruit a beaucoup de consistance, mais dans le cas où il serait vrai que l’on songe sérieusement à moi, je désirerai beaucoup que l’on me considère comme solidaire avec Mme Curie dans nos recherches sur les corps radioactifs. C’est en effet, son premier travail qui a déterminé la découverte des nouveaux corps et sa part est très grande dans cette découverte (elle a aussi déterminé le poids atomique du radium). Je crois que si nous étions disjoints en cette circonstance, cela étonnerait beaucoup de gens. Puis ne trouvez-vous pas que ce serait plus joli au point de vue artistique de nous laisser ainsi associés.
Il serait extrêmement peu convenable de ma part de faire une démarche quelconque auprès des membres de la commission. Mais si cependant vous trouviez une occasion de leur faire savoir mon opinion sur ce point particulier, cela me ferait plaisir. J’ai envoyé en Suède la thèse de Mme Curie et je pense qu’ils verront eux-mêmes que sa part est aussi grande que la mienne dans ce travail.
Il va sans dire que je ne compte pas du tout sur ce prix et que s’il ne nous est pas donné, je n’en aurai aucune déception ; mais il faut prévoir tout ce qui peut arriver.
Avec mes remerciements pour vos sentiments bienveillants à mon égard, je vous envoie mes amitiés. (IML)
De fait, Marie Curie, Pierre Curie et Becquerel se partageront le prix Nobel de physique en 1903, ce dernier ‘‘en reconnaissance des extraordinaires services rendus par sa découverte de la radioactivité spontanée’’, les Curie ‘‘en reconnaissance des extraordinaires services rendus par leurs recherches communes sur les phénomènes de radiation découverts par le professeur Henri Becquerel’’. Marie Curie obtiendra en 1911, le prix Nobel de chimie ‘‘en reconnaissance des services rendus au progrès de la chimie par la découverte du radium et du polonium, par l’isolation du radium, et par l’étude de la nature et des composés de ce remarquable élément’’.

Mais je tiens surtout à assurer le succès et il n’y aurait pas lieu d’insister sur le partage si cette insistance devrait / compromettre le succès de la combinaison.

J’ai beaucoup regretté de n’avoir pu aller vous voir cette année mais ce n’est que partie remise.

Votre ami dévoué,

Poincaré

ALS 2p. IML 121, Mittag-Leffler Archives, Djursholm.