2-36-3. Henry Le Chatelier to H. Poincaré

Paris le 22 Octobre 1907

Mon Cher Président,

J’ai un peu réfléchi au projet de laboratoire dont vous m’avez entretenu hier, j’en ai un peu causé avec M. Haller, mais je n’ai pas pu joindre M. Vieille qui était parti avant la fin de la séance de l’Institut.11Poincaré et Le Chatelier ont pu se voir à la séance de l’Académie des sciences du 21.10.1907.

Il me semble a priori bien difficile, à moins de circonstances exceptionnelles que je ne connais pas, de faire aboutir utilement une semblable tentative. C’est pour moi un axiome au-dessus de toute discussion que pour produire quelque chose d’utile, l’unité d’action est indispensable, la forme républicaine ne convient ni à la science ni à l’industrie et je cherche sans la trouver la tête de votre laboratoire.

Si c’est M. Vieille, c’est le statu quo avec un simple changement de nom. Toutes les recherches relatives à nos poudres de guerre se sont faites dans son laboratoire, on l’appellerait dans l’avenir le laboratoire de la Commission, cela est sans intérêt.

Sera-ce un artilleur ? Depuis la mort du Général Castan, je n’en vois pas qui soit à la hauteur de cette tâche, nous avons plutôt eu jusqu’ici affaire à des représentants médiocres de cette arme, ce serait d’ailleurs un véritable scandale de mettre M. Vieille à la porte d’un laboratoire où il a personnellement créé tout notre armement actuel et indirectement celui du monde entier. Nous serions la risée de tous les pays.

Sera-ce un savant autorisé étranger aux compétitions actuelles et suffisamment compétent dans la matière, pouvant grouper sous sa direction les services rivaux des poudres et de l’artillerie, M. Haller, par exemple ? La solution serait excellente, s’il voulait donner sa démission de directeur de l’École de Chimie et de Physique et de professeur à la Sorbonne pour se consacrer entièrement à cette tâche patriotique. Je doute que cela soit dans ses intentions. Il est cependant absolument impossible d’étudier des questions aussi complexes touchant à la fois, en dehors de la partie scientifique, à des questions industrielles de fabrication, à des questions d’art militaire, sans y consacrer la totalité de son temps.

En fait, il ne serait certainement question d’aucune des hypothèses précédentes, la force logique des choses conduirait à l’organisation d’un laboratoire dirigé par une Commission présidée elle-même par un homme illustre. Or, cette organisation n’est pas nouvelle, elle a fait ses preuves, c’est celle de la Commission des substances explosives. Lorsqu’elle a été créée sous la présidence de M. Berthelot en 1871, elle avait précisément pour mission de coordonner tous les efforts relatifs à l’amélioration de notre armement et avait sous sa dépendance le laboratoire des poudres et Salpêtres. M. Berthelot s’en est tout d’abord activement occupé, il a étudié ces questions nouvelles pour lui et a publié son beau traité sur les substances explosives. Il ne semble pas à ma connaissance être sorti aucun perfectionnement bien important de cette première phase des travaux de la Commission des substances explosives. Peu à peu, son rôle s’est restreint. On a cessé de la consulter, les services des poudres, d’une part et de l’artillerie de l’autre estimant, avec quelque apparence de raison, être plus compétents qu’une réunion hétérogène de personnes parfois tout à fait étrangères aux questions militaires. Aujourd’hui son rôle est rigoureusement restreint à l’étude des questions n’intéressant aucun des services de la guerre.

Les études sur la mélinite, sur la poudre sans fumée ont été faites en dehors de toute initiative de sa part. Est-ce bien la peine de recommencer à parcourir le même cycle ? Je crains bien que cela ne soit non seulement inutile, mais même extrêmement dangereux. Nous n’avons aucunement la certitude, en proposant de ressusciter cet ancien organisme, de le voir reconstituer avec la même préoccupation de l’intérêt public que la première fois. Nous nous exposons à préparer une nouvelle édition du laboratoire du Conservatoire des Arts et Métiers, ce ne serait pas un souvenir glorieux pour la Commission et je serai très préoccupé pour mon compte d’assumer une telle responsabilité.

Voici mon sentiment de premier jet, il pourra se modifier peut-être à la suite de nouveaux échanges de vues et c’est pour cela que je vous exprime de suite très franchement ma manière de voir.

Veuillez agréer, Mon Cher Président, l’expression de mes sentiments tout dévoués.

H. Le Chatelier

TLS 3p. Collection particulière, Paris 75017.

Last edit: 30.12.2011