H. Poincaré to Maurice Colrat de Montrozier

[Ca. 1909]

H. Poincaré, de l’Académie Française

et de l’Académie des Sciences

Monsieur,

La prépondérance politique du Midi est un fait indéniable, encore que vous l’ayez quelque peu exagéré par divers artifices, par exemple en classant Vaucluse et les Alpes Maritimes parmi les départements du Centre.11Poincaré répond à l’opinion de Maurice Colrat, publiée le 18.03.1911 (Colrat 1911). L’opinion de Poincaré paraîtra le 25.03.1911. Je n’hésite pas à déclarer que c’est là un mal. L’ardeur du Midi fait équilibre à la circonspection du Nord et cela pourrait être pour la France un avantage inappréciable. Avec ces qualités opposées on pourrait faire un mélange exquis si l’on n’en troublait pas malencontreusement les proportions.

En ma qualité d’homme du Nord, il m’est naturel de penser que les vertus septentrionales sont d’un meilleur aloi. Ne vaudrait-il pas mieux que notre parlementarisme ressemblât à celui de l’Angleterre et de la Belgique plutôt qu’à celui de l’Italie et de l’Espagne et ne conviendrait-il pas en conséquence d’y laisser le premier rôle à ceux de nos compatriotes qui se rapprochent des Anglais plus que des Espagnols ?

Les qualités de l’homme d’État sont de deux sortes ; celles qui l’aident à monter au pouvoir et à s’y maintenir, celles qui lui permettent d’en faire bon usage. Il va sans dire que les secondes ne seraient rien sans les premières ; mais ce sont les secondes qui donnent aux premières tout leur prix. Les unes et les autres ne sont pas incompatibles ; mais quand les unes sont hypertrophiées, on peut craindre que les autres ne soient gênées dans leur développement. Le méridional22Le homme du Midi méridional possède les premières à un degré éminent, mais cela ne nous garantit pas qu’il fasse un cas suffisant des secondes.

Et puis je crains que les gens du Midi n’aient pas des intérêts extérieurs de la France le même souci que ceux du Nord. Loin de moi la pensée de suspecter leur patriotisme, je sais qu’ils se feraient tuer aussi bravement que les autres. Mais le vrai patriotisme n’est pas seulement un généreux enthousiasme d’une heure ; il est avant tout une longue patience. Quelle différence alors entre ceux qui ont vu l’invasion et ceux qui en ont seulement entendu parler ; entre ceux qui pensent au péril allemand une fois par an au milieu d’un discours et ceux dont la vigilance ne peut s’endormir parce qu’une sentinelle doit toujours rester éveillée, ceux qui voient les Vosges quand le temps est à la pluie et qui savent ce qu’il y derrière, ceux qui ont vu les choses qui ne s’oublient pas et qui n’ont que quelques pas à faire pour les revoir encore. Entre ceux pour qui l’Alsace Lorraine n’est qu’une tâche noire sur la carte, et ceux qui y ont des parents et des amis dont ils entendent les plaintes. Par delà la Garenne, on croit la plaie cicatrisée parce qu’elle est loin ou bien on ne la ressent que comme une blessure d’amour propre. Ce serait sans doute une folie que de continuer à espérer, penser souvent à ce que nous avons perdu n’en demeure pas moins une chose saine.

D’où provient la prépondérance du Midi ? Le méridional est beau parleur ; il est prompt à la promesse et quand il promet il le fait avec tant de chaleur qu’on a l’illusion qu’il veut tenir et qu’il finit peut-être par le croire lui-même. Il est familier et semble toujours se livrer tout entier ; il ne fait pas le dégoûté et il patauge avec bonne humeur dans les mares stagnantes. Ce sont là des qualités électorales incomparables. Utiles pour devenir député, elles ne le sont pas moins pour devenir ministre. Les députés sont des hommes comme les électeurs et c’est par les mêmes moyens qu’on capte leurs bonnes grâces.

D’ailleurs ces qualités réussissent aussi dans le Nord. Parmi les représentants du Nord, les médiocres, c’est à dire les plus nombreux seront choisis dans tout ce que le département a enfanté de plus semblable au méridional. Ils ne seront jamais toutefois que des méridionaux de pacotille ; en fait de méridionaux, le Nord ne produira jamais que de la seconde qualité. C’est dire qu’ils ne pourront aspirer au premier rôle. Mais leurs sympathies les entraînent vers leurs grands frères du Midi qui sont ce qu’ils ont rêvé d’être, et c’est à eux qu’ils donnent leurs suffrages.

Enfin le méridional arrive au pouvoir parce qu’il l’aime ; je ne veux pas dire que les gens du Nord le dédaignent, mais il y a diverses façons d’aimer qui ne réussissent pas auprès de toutes les femmes. Il y a des femmes qui ne se donnent qu’à ceux qui ont paru les dédaigner ; il y en a qui aiment que l’on ait longtemps soupiré ; il y en a qui se laissent enlever à la hussarde. C’est à ces dernières que ressemble la Politique. Le méridional le comprend ; il est né pour le pouvoir comme pour les bonnes fortunes faciles.

L’homme du Nord s’aperçoit qu’il n’aura jamais du pouvoir que l’apparence et il se dégoûte promptement. Pour le méridional, l’apparence a encore sa saveur ; rouler derrière un cocher à cocarde tricolore, c’est une divine volupté. Le titre d’ancien ministre fait encore bien en province sur une carte de visite. C’est bien mieux qu’un ruban violet ou rouge. Et à propos la statistique prouverait peut-être que les départements du Midi demandent plus de palmes que ceux du Nord. Tartarin était fier d’être l’État de choses, bien que son île lui donnât peu de satisfactions solides. Aussi le personnage investi par la confiance du chef de l’État de la mission de former un cabinet nouveau, peut compter absolument sur son concours ; ce n’est pas lui qui perdra son temps à réfléchir ; et Tartarin sera assis sur le fauteuil ministériel avant que les autres aient fini leurs réflexions. Quant à un remède, je n’en ai aucun à proposer.

Votre tout dévoué,

Poincaré

ALS 4p. Fonds G. Bertrand, 1, Archives de l’Académie des sciences de Paris. Publié dans Poincaré (1911).

Last edit: 17.11.2013

Références