2-9-27. René Blondlot to H. Poincaré

Nancy 2 Avril 1905

Mon Cher ami,

Avant de vous répondre, j’ai tenu à répéter encore une fois les expériences concernant l’action des rayons N sur l’étincelle primaire d’un excitateur, action qui modifie en même temps l’étincelle du résonateur. Cette fois, j’ai employé une machine électrique avec le dispositif ci-contre.

L’excitateur AA est relié à une machine de Whimshurst et engendre des ondes Hertziennes dans le circuit BB; on a ainsi au micromètre CC une petite étincelle; un écran en plomb D protège la petite étincelle contre les rayons ultraviolets et rayons N qui pourraient provenir de l’étincelle primaire.11James Wimshurst (1832–1903) inventa plusieurs générateurs électrostatiques à influence.

Une source S, lampe ou soleil, dont les rayons lumineux sont interceptés d’une manière constante par des écrans en aluminium, bois, papier, etc., envoie des rayons N sur l’étincelle ; à l’aide d’un écran E recouvert de papier mouillé, on peut intercepter les rayons N. On observe la petite étincelle à travers un verre dépoli. On peut ainsi constater que l’action des rayons N sur l’étincelle primaire diminue l’étincelle secondaire.

Dans cette dernière série d’expériences, l’action s’est montrée aussi nette, au moins que dans les précédentes (dont l’une avait été faite par Gutton).22Camille Gutton. L’étincelle primaire n’a besoin d’aucun réglage : il suffit qu’elle ne dépasse pas 2 ou 3 millimètres; le réglage de l’étincelle secondaire consiste à donner au micromètre un écartement tel que l’étincelle soit bien régulière, ou, du moins, aussi peu irrégulière que possible. Malgré tout, l’observation des variations de l’étincelle secondaire me paraît plus difficile que celle de l’étincelle qui sert dans les expériences photographiques, par exemple. Est-elle plus accessible à tous les yeux ? Voilà ce que je ne puis dire. En tous cas, le caractère commun à toutes les variations d’éclat des étincelles en général, par les rayons N et actions analogues, est que ces variations restent visibles à travers une cuve remplie d’eau pure, tandis que les variations d’éclat du sulfure sont (presque) inobservables dans ces conditions (comme l’a constaté J. Becquerel, et comme je l’ai vérifié un très grand nombre de fois).33Jean Becquerel (1878–1953), assistant de son père Henri Becquerel au Muséum d’histoire naturelle. Poincaré communiquera son avis sur la candidature de Jean Becquerel à cette chaire; voir Poincaré à Gaston Darboux ca. 01.03.1909. Ce caractère semble bien indiquer que l’action sur l’étincelle est bien un phénomène physique, tandis que les expériences sur les sulfures auraient un caractère en grande partie physiologique.44Blondlot estime que les variations de la phosphorescence des sulfures ne sont pas dus à l’action des rayons N sur ces sulfures mais à l’action des rayons N sur l’œil dont la sensibilité serait alors accrue.

Les mesures électrométriques ont porté sur l’étincelle secondaire exclusivement. J’ai tenté, sans succès, de rechercher une variation de la distance explosive, et, d’après cela, je crains que le bolomètre ou un cohéreur ne donnent rien non plus.55Le bolomètre est introduit en 1880 par Samuel Pierpont Langley pour l’étude du rayonnement solaire infrarouge; il est utilisé également pour mesurer l’augmentation de température d’un fil traversé par des ondes hertziennes (Venable & Venable 1971).

La photographie reste, à mon avis, le seul moyen d’obtenir des effets objectifs; je viens d’en faire une vingtaine qui ont toutes réussi, et je suis très satisfait que MM. J. Becquerel et Broca entreprennent de travailler dans cette direction.66André Broca (1863–1925), répétiteur à l’École polytechnique. J. Becquerel et A. Broca ont collaboré sur l’investigation des rayons N; voir J. Becquerel & A. Broca (1904), note présentée à l’Académie des sciences de Paris le 24.05.1904. Un seul type de bobine d’induction nous a donné de bons résultats : c’est un appareil portant la marque ‘‘ευϱηκα’’, et dont le trembleur offre une disposition particulière.77Le trembleur est un interrupteur à marteau; attaché à une bobine d’induction, il permet la production d’étincelles en permanence. Je suis tout disposé à prêter une de ces bobines à MM. Becquerel et Broca.

Je crois ne pas vous avoir encore dit que, d’après un très grand nombre d’expériences, les radiations de l’acier trempé doivent être considérées comme un cas d’excitation pesante et non comme des rayons N.

Je vous adresse l’expression de ma cordiale amitié,

R. Blondlot

ALS 2p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: "19.03.2015 01:57"

Références